Mardi 3 août 2010
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Ce n’est pas que je veuille à tout prix qualifier notre président d’hystérique. Quoi que, n’étant pas encore administrativement
« française », je pourrai très bien le faire sans crainte d’être dégradée…administrativement là encore. Parce qu’émotionnellement je le suis, et depuis un petit moment déjà. Depuis
trois ans et demi exactement. Non, si je parle d’hystérie, c’est parce que je repense à ce concept d’«hystérie politique » que l’historien
hongrois Istvan Bibo avait convoqué dans les années 80 pour analyser la politique des pays de l’Est entre les deux guerres, politique qui les avaient menés tout droit à la catastrophe. Parce que
tout, dans la geste et la parole politiques de ces derniers mois, relève de l’aveuglement le plus irresponsable, ce concept me paraît relativement
pertinent pour évaluer la situation actuelle.
Car que veut dire « hystérie politique » ? Pour Istvan Bibo, c’est l’attitude qu’adopte une société incapable de trouver en
son sein les moyens de résoudre des problèmes ou des difficultés qui remettent en cause sinon sa cohésion, du moins l’image qu’elle a d’elle-même. Par défaut, cette société, qui donc se considère
menacée et qui s’avoue impuissante, va se réfugier dans une fuite en avant qui repose sur deux principes essentiellement. Le premier consiste à substituer à la situation réelle une situation
déformée et fantasmatique, et à remplacer finalement le problème réel et concret par un problème totalement fictif et imaginaire. Le second consiste à mobiliser- et à manipuler- les symboles et
les discours comme seuls recours pour résoudre ce problème. Dernière précision : le problème fictif, pour être un substitut crédible, doit avoir un lien avec le problème principal.
Regardons la société française maintenant. Quel est le principal problème qui vient interroger ses principes fondateurs, les reléguant aux
rang d’idéaux lointains ou inachevés ? C’est l’inégalité. Celle, économique, qui sur fond de crise, prive des millions de personnes de l’accès à l’emploi. Celle, sociale, qui précipite des
millions d’autres dans la précarité et la fragilité. Celle, affective, qui condamne des milliers de concitoyens à une terrible solitude, une étude récente l'a encore dénoncé. Celle, territoriale,
qui segmente, sépare, stigmatise des millions de Français cantonnés à des périphéries dont on a tout dit : qu’elles étaient sensibles, qu’elles étaient des « territoires perdus de la
république ». Cette réalité-là, cette inégalité là, porte un sérieux coup à l’image que la France persiste à vouloir d’elle-même. Pire, cette réalité ennuie sérieusement les responsables
politiques qui ne savent pas vraiment comme la gérer. Alors que font-ils ? La fuite en avant.
Première étape : ils donnent une autre version du problème. En l’occurrence, qui conjugue symboliquement l’inégalité économique,
sociale et territoriale ? Les immigrés et leurs enfants. Parce que dans l’inconscient collectif, les immigrés sont encore une classe défavorisée qui vit dans les périphéries et qui
s’auto-exclut par des pratiques et des revendications qui menacent directement l’idée « France ». Parce que pour nos dirigeants politiques, les immigrés et leurs enfants sont encore
différents, en tout : ethniquement –d’où le renvoi systématique aux origines-, culturellement –d’où la fixation obsessive sur la « visibilité » de l’islam-, socialement – d’où ces
constructions sémantiques déroutantes comme « minorités visibles » ou « diversité »-, administrativement- d’où cette magnifique trouvaille de soumettre la nationalité à un
code de bonne conduite. Deuxième étape : manipuler les symboles comme seules réponses au problème. Logique : on ne peut pas opposer à un problème fictif des solutions effectives. Donc
on use et abuse des discours : le nombre de ceux tenus sur l’immigration, la délinquance, la diversité et l’islam ces derniers mois est vertigineux. Et on fait porter aux symboles que
restent le drapeau, l’hymne national, ou la carte d’identité nationale désormais soumise à sursis, la lourde responsabilité de répondre à ce qui mine notre société : l’injustice et
l’inégalité.
Alors oui, le président et son gouvernement sont hystériques. Ils sont irresponsables. Ils oublient que la France est une idée : mais
une idée sans contenu n’est rien. Le contenu, c’est les Français, tous les Français, qui l’élaborent, ensemble, depuis des siècles. Nos dirigeants ont remplacé ce désir de faire ensemble par une
peur paralysante, étouffante. Tocqueville écrivait ceci : « en politique, la peur est une passion qui s’accroît souvent au détriment de toutes les autres. On a volontiers peur de
tout quand on ne désire plus rien avec ardeur ». J’ai la folie de croire que le désir de faire ensemble sera plus fort que
cette peur que le gouvernement actuel sème à tout va. J’ai la folie de croire que cette hystérie finira par épuiser les nerfs de ceux qui l’assènent et la sèment. Sans (trop) éprouver les
nôtres.