« Ramadan 1- Zemmour 0 » : voilà la seule conclusion du débat de samedi soir chez Ruquier où Tariq Ramadan était invité à présenter son dernier livre, « Mon intime
conviction ». Tous les commentaires, liens, vidéos, qui ont inondé mon Facebook le lendemain, étaient unanimes: Ramadan avait gagné ! Car chacune de ses interventions est désormais regardée comme
un match où l’on attend de lui qu’il marque le plus de points. Et là, il était, sans équivoque, le meilleur. Mais attention : meilleur ne veut pas dire qu’il était bon : Tariq Ramadan n’a brillé
que parce que les autres n’étaient pas à la hauteur. Et c’est ce qui me chagrine : voir quelqu’un pousser Eric Zemmour dans ses retranchements est tellement jouissif que finalement le discours de
Tariq Ramadan est occulté ou passe au second plan. C’est vrai, et je l’ai toujours pensé et écrit, Tariq Ramadan est un brillant orateur, rompu à l’art de l’éloquence. C’est vrai, il a une
maîtrise incroyable de la joute oratoire et sait très bien utiliser l’arme médiatique. Et c’est vrai, il a le mérite d’exister pour des Français musulmans en recherche de médiateur
positif.
Mais cela ne va pas sans dérive, une dérive à laquelle son immodestie le rend aveugle. Tariq Ramadan accepte de jouer le rôle d’ « objet marketing » pour les médias qui savent très bien qu’en
l’invitant, ils vont faire de l’audience. Il n’y a qu’à voir tout le buzz autour de cette émission ! Comment peut-on à la fois se plaindre que les médias ne donnent pas suffisamment leur place à
des gens intéressants, compétents, des intellectuels ayant travaillé sur l’islam européen depuis des années ou sur la pensée musulmane contemporaine, et en même temps leur donner raison en
consommant à outrance ce genre de shows ? J’aimerai, je rêverai, de voir Tariq Ramadan avec un Mohamed Arkoun, sur un plateau de télévision, par exemple, histoire que l’on mesure la pluralité de
la pensée musulmane contemporaine. Ou avec un Tariq Oubrou, qui lui n’est pas dans une vision « programmatique » mais qui s’attelle vraiment aux textes, les prend à bras le corps et ouvre des
perspectives nouvelles pour les musulmans Français et européens. Tariq Ramadan a toujours su jouer du peu de connaissances des jeunes musulmans quant à leur propre Tradition, et par Tradition,
j’entends toute la production philosophique, juridique, mystique, herméneutique de la pensée musulmane. Il n’a qu’à citer des sources de cette Tradition pour prendre figure d’Autorité. Mais il
suffirait juste de le voir sur un plateau aux côtés d’autres intellectuels du monde musulman pour se rendre compte de ses limites. Et notamment du fait qu’il se situe davantage dans la dogmatique
religieuse que dans le travail académique, quoiqu’il puisse en dire.
Alors soyons logiques : on nous fournit ce que nous consommons le mieux. Et Tariq Ramadan joue le dupe : au lieu de n’aller que là où il a des débatteurs de qualité, capables d’aborder
sereinement avec lui des questions qui nous occupent, il prend plaisir à aller à des émissions où il sait que le spectacle a remplacé la discussion. Il l’a à ce point compris qu’il n’hésite pas à
user de la démagogie la plus simple, pour « gagner », comme quand il reproche à Nicolas Sarkozy de signer des contrats avec l’Arabie Saoudite en faisant fi du fait que ce n’est pas un pays «
modéré » . Mais lui-même, Tariq Ramadan, n’anime t-il pas une émission sur une chaîne nationale iranienne, un pays dont on ne peut pas non plus dire qu’il soit très soucieux des droits et de la
dignité humaine, un pays où des dizaines de gens attendent, aujourd’hui, d’être lapidés ? Autre contradiction : comment Tariq Ramadan pouvait-il à la fois les remercier de l’inviter pour un
livre, là où ailleurs il est invité pour parler un peu de tout, et en même temps réclamer lui-même à plusieurs reprises qu’on en vienne à « la question sociale » ? On ne sait finalement jamais
sur quel(s) terrain(s) il souhaite situer son discours : Tariq Ramadan veut-il parler d’islam, ou des banlieues, ou des discriminations ? Rien qu’en faisant cela, il renforce les amalgames que
l’on voudrait tous voir disparaître, comme celui qui consiste à assimiler l’islam de France aux seuls « quartiers » (avec tout ce que ce terme charrie), et de n’entendre par « discrimination »
que la seule discrimination ethnique au détriment de celle qui peut rassembler tous les Français, la discrimination sociale. On ne peut pas laisser ce discours passer sous prétexte que Tariq
Ramadan a été plus fort que Zemmour.
Donc oui, Tariq Ramadan a peut-être gagné. Mieux, il a trouvé la réhabilitation dont il ne rêvait plus. Mais gagner face à Zemmour, c’est une petite victoire. La vraie victoire, c’est celle qui
consisterait à déplacer et à dépasser nos questions. C’est celle qui consisterait à débattre au lieu de combattre, car c’est à cela que servent d’abord les idées. Alors pour moi, le score, c’est
plutôt : « Ramadan : 1, Zemmour : 0, débat : -1 ».