Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 16:58
« Ramadan 1- Zemmour 0 » : voilà la seule conclusion du débat de samedi soir chez Ruquier où Tariq Ramadan était invité à présenter son dernier livre, « Mon intime conviction ». Tous les commentaires, liens, vidéos, qui ont inondé mon Facebook le lendemain, étaient unanimes: Ramadan avait gagné ! Car chacune de ses interventions est désormais regardée comme un match où l’on attend de lui qu’il marque le plus de points. Et là, il était, sans équivoque, le meilleur. Mais attention : meilleur ne veut pas dire qu’il était bon : Tariq Ramadan n’a brillé que parce que les autres n’étaient pas à la hauteur. Et c’est ce qui me chagrine : voir quelqu’un pousser Eric Zemmour dans ses retranchements est tellement jouissif que finalement le discours de Tariq Ramadan est occulté ou passe au second plan. C’est vrai, et je l’ai toujours pensé et écrit, Tariq Ramadan est un brillant orateur, rompu à l’art de l’éloquence. C’est vrai, il a une maîtrise incroyable de la joute oratoire et sait très bien utiliser l’arme médiatique. Et c’est vrai, il a le mérite d’exister pour des Français musulmans en recherche de médiateur positif.
Mais cela ne va pas sans dérive, une dérive à laquelle son immodestie le rend aveugle. Tariq Ramadan accepte de jouer le rôle d’ « objet marketing » pour les médias qui savent très bien qu’en l’invitant, ils vont faire de l’audience. Il n’y a qu’à voir tout le buzz autour de cette émission ! Comment peut-on à la fois se plaindre que les médias ne donnent pas suffisamment leur place à des gens intéressants, compétents, des intellectuels ayant travaillé sur l’islam européen depuis des années ou sur la pensée musulmane contemporaine, et en même temps leur donner raison en consommant à outrance ce genre de shows ? J’aimerai, je rêverai, de voir Tariq Ramadan avec un Mohamed Arkoun, sur un plateau de télévision, par exemple, histoire que l’on mesure la pluralité de la pensée musulmane contemporaine. Ou avec un Tariq Oubrou, qui lui n’est pas dans une vision « programmatique » mais qui s’attelle vraiment aux textes, les prend à bras le corps et ouvre des perspectives nouvelles pour les musulmans Français et européens. Tariq Ramadan a toujours su jouer du peu de connaissances des jeunes musulmans quant à leur propre Tradition, et par Tradition, j’entends toute la production philosophique, juridique, mystique, herméneutique de la pensée musulmane. Il n’a qu’à citer des sources de cette Tradition pour prendre figure d’Autorité. Mais il suffirait juste de le voir sur un plateau aux côtés d’autres intellectuels du monde musulman pour se rendre compte de ses limites. Et notamment du fait qu’il se situe davantage dans la dogmatique religieuse que dans le travail académique, quoiqu’il puisse en dire.
Alors soyons logiques : on nous fournit ce que nous consommons le mieux. Et Tariq Ramadan joue le dupe : au lieu de n’aller que là où il a des débatteurs de qualité, capables d’aborder sereinement avec lui des questions qui nous occupent, il prend plaisir à aller à des émissions où il sait que le spectacle a remplacé la discussion. Il l’a à ce point compris qu’il n’hésite pas à user de la démagogie la plus simple, pour « gagner », comme quand il reproche à Nicolas Sarkozy de signer des contrats avec l’Arabie Saoudite en faisant fi du fait que ce n’est pas un pays « modéré » . Mais lui-même, Tariq Ramadan, n’anime t-il pas une émission sur une chaîne nationale iranienne, un pays dont on ne peut pas non plus dire qu’il soit très soucieux des droits et de la dignité humaine, un pays où des dizaines de gens attendent, aujourd’hui, d’être lapidés ? Autre contradiction : comment Tariq Ramadan pouvait-il à la fois les remercier de l’inviter pour un livre, là où ailleurs il est invité pour parler un peu de tout, et en même temps réclamer lui-même à plusieurs reprises qu’on en vienne à « la question sociale » ? On ne sait finalement jamais sur quel(s) terrain(s) il souhaite situer son discours : Tariq Ramadan veut-il parler d’islam, ou des banlieues, ou des discriminations ? Rien qu’en faisant cela, il renforce les amalgames que l’on voudrait tous voir disparaître, comme celui qui consiste à assimiler l’islam de France aux seuls « quartiers » (avec tout ce que ce terme charrie), et de n’entendre par « discrimination » que la seule discrimination ethnique au détriment de celle qui peut rassembler tous les Français, la discrimination sociale. On ne peut pas laisser ce discours passer sous prétexte que Tariq Ramadan a été plus fort que Zemmour.
Donc oui, Tariq Ramadan a peut-être gagné. Mieux, il a trouvé la réhabilitation dont il ne rêvait plus. Mais gagner face à Zemmour, c’est une petite victoire. La vraie victoire, c’est celle qui consisterait à déplacer et à dépasser nos questions. C’est celle qui consisterait à débattre au lieu de combattre, car c’est à cela que servent d’abord les idées. Alors pour moi, le score, c’est plutôt : « Ramadan : 1, Zemmour : 0, débat : -1 ».
Par Coffee Hanane - Publié dans : Café amer
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Commentaires

Bonsoir,

Article intéressant, qui aurait néanmoins gagné à se concentrer sur le débat Z/R -histoire que l'accroche ait, à tout le moins, un sens autre que l'introduction en douceur du portrait fort peu élogieux de T. Ramadan.
A ce propos, de nombreuses maladresses concernent sa production (une herméneutique de la pensée musulmane, vraiment ?!), qui ont d'ailleurs tendance à entretenir le flot de récriminations consensuelles dont on a l'habitude sur le personnage (quoique l'accusation de lâcheté, et de pauvreté intellectuelle est une vraie innovation !)
Commentaire n°1 posté par Leyli The Rer le 07/10/2009 à 22h23
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